La terre chavirait et se balançait comme le gant d’un joueur de base-ball essayant de m’attraper, moi, la balle. Des visages blêmes étaient tous tournés sur moi et je pouvais voir le fond de leur gorge. Mais je n’allais pas les écraser. Non, me dis-je, voilà qui était parfait. J’allais m’écraser au seul endroit qui n’était pas en train de bouger — un coin bien dur entre deux traces de pneus.
Vers ce moment-là, j’ai eu du mal à respirer, j’allais bien trop vite. Cela m’inquiétait considérablement — comme si ça allait changer quoi que ce soit.
Quelle longue descente !
Je tâtais prudemment ces commandes inutiles. Le gouvernail d’altitude marchait toujours et je m’amusais en le secouant. En allant assez vite, je pourrais peut-être tirer le vieux coucou de là une fraction de seconde avant de m’écraser. Peut-être pourrais-je m’épargner une nuque brisée après tout.
En m’asseyant tout droit — ou plutôt horizontalement, vu que je faisais face au sol — j’essayai à nouveau. Je pouvais effectivement redresser si je voulais, au dernier moment. Très bien !
Et le sol était toujours en train de monter, monter, monter et j’aurais pu classer chaque fleur sauvage en dessous de moi tant je pouvais les voir distinctement. Des fleurs sauvages alors que j’allais m’écraser à environ trois fois la vitesse d’un train express aérodynamique.
Soudain, je me suis rendu compte que ça ne servirait à rien. Il y avait trop de monde qui regardait vers le haut. Deux garçons d’environ dix ans voulaient avoir une meilleure vue de ce qui allait se passer. Avant que je ne puisse crier — tout était si silencieux que je pouvais entendre leur souffle coupé par la surprise — ces deux gamins se tenaient exactement là où je m’écraserais si je redressais au dernier moment. Une masse volante allait les aplatir comme des crêpes.
Oh non, surtout pas. J’allais devoir le laisser s’écraser, et s’écraser sacrément dur ; et ce serait la fin du pilote de planeur n° 385.
J’entendis quelqu’un s’exclamer : « Bonne mère ! »
C’était moi. C’était tout ce que j’avais à dire sur la mort.
Les trois derniers mètres étaient partis comme ils étaient venus et puis arriva un son autour de moi comme celui d’un sac en papier qui explose et des fragments de planeurs se sont éparpillés sur le terrain.
Fini ? Non, je m’en rendis bien compte — à ma douloureuse surprise. Mes hanches s’étaient toutes deux disloquées et je ne pouvais plus bouger. Mes bras — fichtre, ils devaient être partis ou écrasés. Je ne pouvais pas les bouger non plus. Je ne pouvais même pas lever ma tête et tout devenait de plus en plus noir.
En train de saigner à mort, me dis-je d’un ton morne. Tu parles d’une façon de mourir, saigner à mort.
Enfin les gens se rassemblèrent et je les entendis hurler des choses bêtes, tout autour des fragments, mais je ne pouvais leur hurler en retour.
J’entendis ensuite quelque chose qui faisait snip, snip, snip. Des mains me saisirent et on m’allongea ; je sentis mes hanches retourner à leur place. Quelqu’un d’autre me plaça ensuite quelque chose entre les dents et m’étrangla avec du feu.
Je m’assis et il paraît que j’ai dit : « Bon ben, je suis descendu. »
C’est une question de chance je suppose, que je sois arrivé en un seul morceau. Quelques côtes cassées, une rotule fendue, mais par ailleurs si bien et si jovial que dès le lendemain, je me mettais en route pour des acrobaties aériennes, et je volais sans relâche pendant les six semaines suivantes. Donc ça n’avait pas pu être si grave que ça.
Mais pourquoi ne suis-je pas mort ? Cette énigme ne sera jamais résolue. A moins que ce ne soit grâce aux cordes de piano. Voyez-vous, il y en avait plusieurs mètres tendues tout autour de moi dans chaque direction, et quand j’ai atterri, les câbles se sont cassé à l’autre bout, et en se relachant, ils m’ont ficelé comme un rôti jusqu’à ce que je ne puisse plus bouger, respirer, ou voir. J’ai senti les effets de ces coups de fouets et j’espère que je ne me ferai jamais flageller. Plus jamais, devrais-je dire.
Peut-être m’en suis-je sorti parce que j’ai dit : « Bonne mère. » Qui sait ?
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